Bien vivre le métier d’agriculteur

 

Les risques psychosociaux (RPS) correspondent à un thème d’actualité depuis quelques années dans le monde de l’industrie et des services. Une lecture réductrice des différentes études pourrait nous conduire à une conclusion du type « l’enfer, c’est les autres » ! Ce qui ne permettrait pas de comprendre comment ce fléau pourrait toucher aussi les exploitants agricoles, eux qui par excellence appartiennent au monde de l’autonomie au travail. Pourtant des signaux d’alerte sont visibles et connus dans le monde agricole, les suicides en sont un exemple, même s’il est impossible d’obtenir des données chiffrées car ils ne sont ni comptabilisés, ni médiatisés ! La création d’associations de soutien, et les services médico-sociaux de la MSA côtoient au quotidien des exploitants en souffrance. Les agriculteurs connaissent, pour beaucoup, un collègue qui ne va pas bien et attribuent ses difficultés au métier.

Une étude, à la demande de l’IGF (intergroupe féminin) avec TRAME (réseaux et centre de ressources agricole et rural)et la CCMSA (caisse centrale de la mutualité sociale agricole) a été confiée à Josiane Voisin (MB² conseil). Elle a proposé de comprendre ce qu’est le travail d’agriculteur aujourd’hui et de comprendre la construction d’une bonne santé psychique au travail. Elle a rencontré et observé des exploitants réputés en bonne santé, puis rencontrés des exploitants ayant exprimé par le passé des souffrances psychiques. L’objectif était de valider que ce sont bien les ressorts repérés chez les premiers, qui se sont cassés chez les seconds. Il est à noter que l’étude a porté sur des exploitations en polyculture-élevage et maraîchage ; n’ont donc pas été pris en compte les céréaliers ou éleveurs de type industriel (hors sol).

Ce texte résume les principales connaissances produites. Nous aborderons tout d’abord la question du métier de pilote d’une exploitation agricole, puis nous aborderons la question de l’intégration sociale des agriculteurs, pour en venir aux pressions temporelles et sociales auxquelles ils doivent faire face.

Chef d’exploitation, un métier complexe

Comment devient-on chef d’exploitation ? A l’école, on met l’accent sur les connaissances techniques théoriques, mais la confrontation à leur mise en œuvre avec son lot de contraintes est rarement abordée. Parfois les parents, parfois les maîtres de stage, leur apprennent le « comment faire ». Mais personne ne leur apprend ce que signifie « diriger son exploitation ».

Le jeune qui construit son propre projet d’installation aurait besoin de se référer, non seulement aux études technico-économiques, mais aussi à sa propre vision du métier et à son analyse des contraintes et des ressources de l’environnement physique et social de l’exploitation. Or, le poids des valeurs et des représentations portées par les autres (les parents, les banques, les administrations, les réglementations européennes, les techniciens…) s’imposent trop souvent comme seuls conseils rationnels pour le jeune installé. Peu de jeunes exploitants peuvent construire leur propre système de production, en ayant au préalable une vision claire de ce qu’ils veulent et surtout de ce qu’ils ne veulent pas. Monsieur Paul a 50 ans, il se retourne sur son exploitation, il a tout pour être fier, sa structure est citée par tous comme exemplaire : il a répondu aux valeurs dominantes portées par les institutions. Mais lorsqu’il se retourne que voit-il ? Seulement qu’il n’a pas été fidèle à ses idéaux de jeunesse, il voulait une petite structure autonome qui maîtrise son circuit de commercialisation. Or à ces yeux si la structure est importante, elle n’est pas autonome en énergie et en aliments et il écoule plus de 50% des produits par des négociants. Il ne trouve pas le ressort sur lequel asseoir une dynamique pour les 12 à 15 ans de carrière qui lui restent à vivre.

Sophie a 40 ans, elle s’est installée très diplômée, tardivement et sur un projet jugé marginal par les collègues, les fournisseurs, les institutions…. Aujourd’hui, elle a la vie qui lui convient, la réussite technico économique qu’elle voulait et que tous peuvent constater. Elle va bien ! Mais cette non-reconnaissance est tout de même pesante. Heureusement, elle a pu mailler des relations constructives avec des personnes ressources qu’elle a repérées dans son environnement.

Exploitant agricole, un métier « tout en un » ? L’exploitant dans une même journée revêt tour à tour de nombreuses casquettes ; en se levant, il est le vacher qui fait le tour les animaux, puis l’ouvrier qui les alimente, le RH qui gère le retard de l’ouvrier, le comptable qui pointe le relevé de compte reçu au courrier, le responsable financier qui appelle la banque, le technicien qui décide de l’assolement, le directeur qui négocie un tracteur neuf ... Il est seul face à tous ces domaines et face aux décisions à prendre. Mais il est si facile d’oublier de mettre la casquette qui embête, pour peut-être s’en mordre les doigts plus tard ! La fonction qui consiste à piloter n’est pas beaucoup exprimée, elle ne se voit pas, elle est souvent faite en même temps qu’une autre tâche. Il est bien connu que certaines décisions sont étudiées en fauchant, en posant une clôture…

La prise de décision est un phénomène complexe. Il faut regarder le problème sous différents angles, mettre toutes les casquettes les unes après les autres pour bien poser les questions préalables. Puis à chaque étape de la construction d’une solution, il faut à nouveau faire de même. A défaut, on ne voit qu’un aspect du problème et l’on va vite mettre la rustine où ça fait mal, ou bien on reproduit la solution standard portée par un commercial, un technicien. Poser plus largement la question n’est pas facile, source d’inquiétudes, alors on préfère aller très vite à la solution. Et on oublie alors de mettre la casquette qui pourrait nous faire voir que notre solution va déporter le problème ailleurs... Je peine à distribuer le fourrage, j’achète un bol mélangeur non automoteur (ce serait trop cher), l’hiver suivant j’achète un tracteur dédié au bol (j’investis beaucoup plus en 2 ans que le prix d’un automoteur) car je n’en peux plus d’atteler et dételer tous les jours l’engin.

Pour poser, étudier puis résoudre un problème complexe, il faut l’aborder sous tous ses plans : l’économique, les compétences disponibles, le niveau d’investissement et ses conséquences, la performance, le travail. Il faut évaluer les incidences directes et indirectes des solutions, tant sur la problématique d’origine, que sur d’autres dimensions de l’exploitation. Il faut bien évaluer les ressources humaines, économiques, ...  Une bonne solution doit ouvrir des marges de manœuvre et ne doit pas accroître la fragilité de l’exploitation. On constate trop souvent que la contrainte économique domine et elle est contre balancée par une surévaluation des ressources en capital santé ! Fabien veut adhérer à la coopérative de transformation, pour vendre ses veaux découpés directement à des consommateurs. Il n’a pas identifié que la rentabilité du projet reposait uniquement sur la main d’œuvre bénévole qu’il doit trouver pour prendre les commandes, conditionner la viande en sachets, livrer....  

Sébastien vient d’être opéré d’une hernie discale, il travaillait 12 à 15h par jour, 365 jours par an pour auto-construire son bâtiment, tout en faisant le travail d’exploitation en même temps. Le handicap le met maintenant au pied du mur et le contraint à mettre en œuvre les solutions techniques (équipements) et humaines (salariat) qui, si elles avaient été mises en place au départ, auraient pu éviter l’accident…

Toute décision comprend sa part d’incertitude, mais il est possible, sur certains points, d’objectiver la situation : Cette année William voudrait engraisser ses broutards, la conjoncture semble favorable, même si le prix au moment de la vente n’est jamais sûr… Il a la trésorerie… Les animaux ont-ils le potentiel ? Il va les peser, le poids est un repère pour leur croissance future, les moins prometteurs seront vendus en broutards… Il va falloir de la paille, elle est chère : un copain peut lui en avancer, ils feront un échange avec du fourrage… L’été sera une période de pic de travail : le père pourra s’occuper des veaux… Ces éléments viennent sécuriser la décision d’engraisser, qui ne sera pas adossée au seul aspect prix de vente espéré (finalement très aléatoire). Ces éléments permettent de sécuriser la décision et d’avoir moins d’inquiétudes.

Les études de projets, l’analyse des résultats technico-économiques sont souvent l’occasion pour les exploitants de se créer des repères qui relient les indicateurs classiques de performance, aux indicateurs prélevés au quotidien sur l’exploitation. Ces derniers permettent de soulager les inquiétudes économiques et d’anticiper les problèmes potentiels en réagissant immédiatement. Hubert additionne le montant des investissements autofinancés, avec celui de l’accroissement du cheptel réalisé et avec le niveau de prélèvements privés, puis il annonce à la comptable le montant de revenu qu’elle devrait trouver. Il ne se trompe que rarement ! C’est ce qui lui permet de savoir s’il peut autofinancer, s’il faut demander un emprunt, s’il faut investir pour gérer la fiscalité et les charges sociales.

Paul a fait le tour de la parcelle la veille de la moisson, la récolte sera supérieure aux prévisions. Il fait donc conduire une benne de plus dans le pré. Ainsi, il ne sera pas dérangé le lendemain par le chauffeur de la moissonneuse.

Chaque matin, Alain fait le tour des plantations : il voit le comportement des cueilleurs : il pourra ainsi rappeler quelques règles aux chefs d’équipes et complimenter des efforts faits ; il voit l’état sanitaire des parcelles, il pourra programmer les interventions culturales, il voit les quantités de fruits sur les arbres, il sait combien de commandes il pourra honorer quand, à 9 heures, les commerciaux vont commencer à téléphoner.

La dépendance aux aléas est une autre source importante d’inquiétude dans ce métier : le climat, les maladies épidémiques sur le troupeau, les crises sanitaires et la dépendance des cours du marché. Les agriculteurs sont les seuls à ne pas pouvoir décider du prix de vente de leurs produits et à qui l’on impose aussi le prix de la matière première et des services. L’inquiétude est d’autant plus prégnante, qu’ils en ont tous faits de mauvaises expériences, et de ce fait en connaissent les effets. Certains ne baissent pas les bras et recherchent des solutions pour anticiper les problèmes possibles. Marc a appris à acheter les aliments du bétail sur le marché à terme avec pour objectif de stabiliser son prix de revient.

Damien a proposé à ses collègues d’acheter en Cuma, un système de séchage des bottes rondes pour réduire la dépendance climatique pendant les récoltes.

David achète toujours en début de campagne la pièce de la presse, qui a le plus de chance de lâcher en cours de fenaison.

Non content de dépendre des caprices de dame nature, voici que maintenant les politiques agricoles apportent aussi leurs parts d’incertitudes. Elles changent à un rythme important comparativement aux longs cycles de production agricole. Ces changements sont quasiment impossibles à anticiper. Quand on a un patron et qu’il change tout le temps ses consignes, on peut le lui exprimer, donner un coup de gueule ! Si cela ne sert à rien, ça a au moins le mérite de défouler ! Mais face à Bruxelles, aux gouvernements, aux lois du marché : que faire ? On se défoule en discussions syndicales ? En manifestations ? Ou bien, on intériorise et ça s’additionne au reste....

L’étude montre que les exploitants qui ont de bonnes compétences à gérer et non à subir les contraintes, construisent d’autant mieux leur santé au travail.

L’intégration sociale de l’exploitant

Parler de soi, de ses émotions n’est pas culturellement admis. Celui qui déprime, n’exprime pas ses angoisses, que ce soit par orgueil ou par incapacité à le faire. Il accusera le gouvernement, le climat, les autres d’être la cause de tous ses maux (tous ses mots). Cette posture ne permet pas de cultiver ses ressources, pour rebondir et agir.

Un exploitant qui n’exploite pas en société, peut rester en vase clos sur son exploitation, même s’il travaille en couple et/ou qu’il a l’aide ponctuelle de copains ou de la famille, « on est autonome, mais on peut vite se retrouver seul ! ». L’intégration sociale n’est pas donnée dans la situation de travail, c’est à l’exploitant de la construire. Faire partie d’un « réseau » suppose d’engager une démarche personnelle. On distingue 2 types de réseau :

-      les réseaux existants que l’on va pouvoir intégrer (CUMA, groupement d’employeurs, CETA, magasin de producteurs…), les exploitants se regroupent pour une raison qui leur est commune : un outil, la main d’œuvre, la réflexion sur le pilotage de l’exploitation, vendre en commun… Ce groupe a des règles, son cadre est plutôt bien défini, on y adhère et on participe.

-      les réseaux informels (des collègues, des voisins, des amis, la famille…) supposent de vraiment faire la démarche, de répondre aux sollicitations. C’est une vraie démarche collective qui va se construire pas à pas, avec des fonctionnements qui doivent convenir à chacun pour être durable. Et ce n’est pas si simple !

Les fonctions d’un réseau informel

Les réseaux informels sont le plus souvent composés de membres de la famille, d’amis, de collègues... Ce sont souvent des personnes ressources du fait de leurs expériences concrètes de gestion d’une exploitation. David a voulu être exploitant lorsqu’il prenait ses vacances chez Louis l’ami de son père. Louis est en retraite et David s’est installé un peu plus loin, il vient toujours discuter ses projets avec Louis avant de prendre ses décisions.

Ce réseau informel a plusieurs fonctions :

-      c’est un appui sûr, sur lequel on peut compter pour avoir des informations, de l’aide, que l’on peut appeler n’importe quand.

-      c’est un lieu de partage des décisions : On avait discuté mon projet bâtiment et eux non plus n’avaient pas pensé qu’il y avait un risque d’incendie en plaçant l’atelier à cet endroit, aussi je me fais moins de reproche et je vis plus sereinement l’incendie ; en plus ils me soutiennent dans l’épreuve.

Yann s’est installé il y a 5 ans ; quand il doit prendre une décision, il en parle avant avec son père, non pas pour que celui-ci décide à sa place, mais parce que son père a de l’expérience, il l’aide à analyser le projet au vu de situations proches qu’il a vu évoluer dans un sens ou un autre. Pour Yann, ce sont des éléments que lui n’a pas et qui lui ouvrent soit un champ de réflexion plus vaste, soit de nouvelles possibilités de solutions. Son père est donc une ressource pour sécuriser sa décision.

-      c’est un lieu où des pairs apportent une reconnaissance au travail d’exploitant et apportent un soutien psychologique face à l’exigence émotionnelle du métier (gestion des coups durs, des incertitudes, des crises, l’engagement dans une relation au vivant et donc à la mort....)

-      ce sont aussi des moments de convivialité, souvent sous forme de repas pris en commun, où l’on échange entre collègues sur des sujets qui vont du privé au professionnel. On expose une partie de soi, celle qui nous permet d’être plus à l’aise pour travailler ensemble et amplifier la solidarité. Ces moments viennent rompre la grande solitude de l’exploitant individuel qui, on le verra, a de si longues journées de travail que la vie sociale peut passer à la trappe.

-      les proches apportent aussi un soutien psychique et pragmatique indispensable : écouter, préparer un repas chaud, obliger à consulter un médecin, obliger à rentrer plus tôt ou à prendre du repos….

Les formes de réseaux sociaux formels

Les formes et supports de réseaux sociaux formels sont très variables, ils diffèrent selon les zones, la culture locale, les organisations en place :

-      Il existe bien sûr des groupes formels type groupes techniques (CETA, GEDA,...), syndical,

-      mais aussi les coopératives ou groupements pour partager des équipements (CUMA), des services (GIE, ....), des salariés (groupement d’employeurs),

-      on peut faire réseau avec des prestataires de service (peseur de lait, techniciens, pareurs, inséminateurs, entrepreneurs de travaux agricoles, banquiers...) ; la condition de réussite est que ces prestataires comprennent le point de vue de cet exploitant, sa façon d’exercer son métier et accepte ainsi d’adapter leurs prestations (forme et contenu).

Force est de constater que les exploitants les plus en souffrance sont ceux qui se sont coupés de tous réseaux et qui sont seuls devant l’adversité. Avoir des liens avec des pairs permet de :

  • partager des faits de métier, des pratiques,
  • voir la bouteille plutôt à moitié pleine, qu’à moitié vide,
  • améliorer l’image de soi-même et de la situation,
  • pointer un nouveau levier d’action pour améliorer la situation.

Une intensité trop forte du travail

Le temps de travail

Les amplitudes de journée sont souvent très longues : 10 à 15 heures, les repos hebdomadaires encore trop rares, quant aux congés annuels.... Le métier classe les tâches dans des catégories différentes pour rendre compte de leurs exigences temporelles différentes :

-      le terme travail d’astreinte couvre les tâches quotidiennes ou hebdomadaires incontournables pour gérer du vivant (traire, alimenter, pailler, surveiller, soigner, ...), ces tâches sont faites au lever de l’exploitant, puis en fin de journée de travail. Elles peuvent prendre, au grand minimum, 3 heures par jour, mais atteignent, dans l’extrême inverse, 9 heures par jour et par personne présente sur l’exploitation. Ces missions encadrent le temps disponible pour faire les autres tâches. C’est le plus souvent le travail d’astreinte qui dimensionne la durée de la journée.

-      le terme travail de saison désigne les travaux extérieurs et d’autres chantiers annuels (labours, semis, récolte, entretien clôtures, curage de stabulations, comptabilité, tonte, sevrage...). Ces tâches sont souvent effectuées sous contraintes d’aléas climatiques. Elles sont à gérer en parallèle du travail d’astreinte.

-      il reste les travaux exceptionnels (constructions, réparations, aménagements). Pour compenser la faible rentabilité des exploitations et valoriser la multi compétence (et la santé physique exceptionnelle des exploitants ! ?), ceux-ci réalisent souvent eux-mêmes leurs travaux. Ils doivent trouver du temps où il n’y en a pas. Il n’est pas rare de constater que les années de fortes auto-constructions coïncident avec de plus faibles performances techniques, voire avec des accidents du travail.

-      Le travail administratif est un « vrai travail ». Il est théoriquement éclaté en tâches d’astreinte (lire le courrier, tenir le cahier d’épandage…) et de saison (analyser la comptabilité, faire la déclaration PAC…) mais son statut particulier dans la problématique qui nous préoccupe nous conduit à faire un zoom sur ce travail. Il demande une vraie compétence (peu apprise à l’école) et représente un enjeu important pour la bonne gestion de l’exploitation : faire le suivi des factures et leur règlement, déclarer les animaux à temps, suivre les stocks, faire la comptabilité, faire le suivi du troupeau et/ou des parcelles. Alain cherche à avoir des repères pour son travail, il note les tâches réalisées chaque jour sur son agenda, il note le comportement de chaque vache lors du vêlage pour adapter sa surveillance…

Certains agriculteurs ont choisi ce métier parce qu’ils n’aimaient pas l’école, mais aimaient être dehors, être avec les animaux. Alors aller faire les papiers, leur rappelle des situations désagréables, voire d’échecs. Dans une étude où l’on demandait à des éleveurs laitiers, quel était le travail le plus pénible sur leur exploitation, c’est le travail administratif qui a été le plus cité et en premier.

-      mais il reste une catégorie souvent oubliée « les petites choses », le robinet qui fuit, la poignée de clôture électrique à changer, le néon de la salle de traite qui clignote, le tas de crasses qui attend une descente à la déchetterie..... Plus on tarde, plus la liste s’allonge, plus on y pense tous les jours... Qu’est ce qui finit par être le plus fatiguant ? Faire ce travail ou le voir à faire ?

L’ensemble de ces catégories de travail est à organiser, soit pour le faire soi-même, soit pour le déléguer. A défaut d’organisation, l’exploitant aboutit vite à une sorte de « surmenage », on entend souvent « je suis débordé, je n’y arrive plus ».

Lorsque les souffrances psychiques apparaissent, la surcharge de travail devient un moyen d’anesthésier la douleur. Il se crée une boucle infernale : je bosse trop donc je souffre, mais je refuse de ralentir de peur de prendre la douleur de ma souffrance de face. Il n’est plus possible de prendre le recul nécessaire à se sortir de l’impasse.

Il y a deux écoles face à la réalité temporelle du travail dans les exploitations : le subir ou le gérer ? Alice veut bien s’installer mais pas question de passer sa vie dans l’étable et ne pas voir ses enfants grandir. Les techniciens veulent qu’elle installe des logettes, elle choisit une aire paillée. Elle trait le matin en 1h30, pendant que son mari alimente et paille, ils reviennent à la maison pour faire partir les enfants à l’école. Certes, ils doivent curer tous les mois l’aire paillée mais la courte durée quotidienne de travail d’astreinte, leur laisse une bonne amplitude de journée pour faire ce travail en une seule journée. Le temps quotidien nécessaire à gérer des logettes (regrouper les animaux, racler les stalles, gérer les incidents,...) ne permettrait pas cette organisation.

Luc a chronométré à 10mn le temps nécessaire à faire une petite chose ; s’il s’en programme une par jour, ça ne se ressent pas et il résorbe sa liste de retard. Il faut seulement bien s’organiser et avoir le bon outil avec soi, au bon moment ! Pour les travaux plus importants, il se dégage 1 jour par mois à ne faire que cela. Il a l’impression de maîtriser et de ne plus se faire déborder.

L’accroissement de la productivité du travail de ces dernières décennies, était nécessaire pour faire face aux baisses de rentabilité. Mais, il a induit la disparition des périodes creuses, qui étaient liées à la théorique saisonnalité du métier. Les périodes hautes impliquent de plus en plus le recours direct ou indirect à de la main d’œuvre d’appoint. Les périodes plus calmes sont si courtes, qu’elles ne permettent pas toujours de se mettre à jour des retards.

Le temps du repos

Comme tout travailleur, l’agriculteur a besoin de repos, de « couper » avec son exploitation. Mais voilà, l’exploitation « ne ferme jamais », il y a toujours du travail. Pour qu’il y ait un week-end ou un pont de programmé, ou un après-midi de repos… c’est l’exploitant qui va le programmer et organiser son travail ou son remplacement afin que le travail soit réalisé malgré son absence. Or, il vit le plus souvent sur l’exploitation, les temps et les espaces privés (=familiaux) ou professionnels ne sont pas disjoints. Comment pourrait-il se mettre en congé et voir le salarié du service de remplacement par la fenêtre, entendre le tracteur tourner et vaquer sereinement à des loisirs, fussent-il de repeindre la cuisine ? Pour programmer, il faut en parler, qui en parle ? Est-ce légitime de donner la priorité à autre chose qu’au travail ? Par exemple, pourrions-nous demander à notre associé de nous remplacer sans lui raconter pourquoi et tout en restant physiquement présent sur l’exploitation ? C’est tellement plus facile quand il y a un événement daté qui ne laisse pas trop le choix. Lydie regrette qu’il n’y ait plus de neveux en âge de faire la communion, il n’y a plus de baptêmes et pas encore de mariages ; en effet, ce sont les seuls motifs valables pour partir un peu de l’exploitation. Valables ? vis-à-vis de qui ? Elle-même, les voisins ? Est-elle réellement obligée d’avoir une raison, autre que l’envie de partir, pour prendre quelques jours de repos ?

Les agriculteurs ont du mal à décider de se dégager du temps libre, mais par contre il leur est possible de trouver du temps pour faire quelque chose jugé important (que ce soit un loisir ou non du point de vue de l’observateur extérieur). Si l’on a un jour de repos et rien prévu de spécial, notre regard croisera toujours un truc en retard qui n’attendait que cette disponibilité. Mais par contre, il n’y a aucun problème à se dépêcher pour aller entraîner les gamins du village au football, car c’est la seule activité qui leur permette encore d’être ensemble et de construire leur appartenance au village. Leurs pères s’organisent pour animer, chacun à leur tour, les entraînements et ainsi éviter que le terrain ne serve plus et que les enfants aillent au club de la ville voisine.

Voilà pourquoi les exploitants nous décrivent leur présence dans des réunions professionnelles, leur participation à une formation, ou leur journée de permanence au magasin coopératif,… comme des vacances. Par ces sorties, ils coupent de l’exploitation car ils n’y sont plus physiquement et ils ne culpabilisent pas vis-à-vis du remplaçant ou par rapport à l’image que leur absence pourrait donner aux voisins. Ces sorties sont l’occasion d’échanges avec des pairs, de prise de recul par rapport à l’exploitation. Au retour, il arrive qu’ils ne voient plus les mêmes urgences.

Mais une fois la décision de partir en vacances est prise, le frein suivant apparaît : par qui se faire remplacer ? Ce n’est déjà pas facile de trouver quelqu’un qui pourra bien faire le travail quotidien, mais si Monsieur Impondérable en profitait pour rendre visite à l’exploitation ? Il y aurait alors des décisions importantes à prendre dans l’urgence (euthanasier une vache, faire un traitement fongicide,...).

-      Certains donnent la consigne d’être appelé en cas d’urgence. Mais qu’est-ce qu’une urgence ? Pourra-t-on profiter des congés, faire une vraie coupure si l’on n’est pas en confiance ? Ne risque-t-on pas d’appeler tous les jours ?

-      On peut aussi mettre le remplaçant en relation avec un collègue de notre réseau (collègue, famille, technicien...), pour qu’il puisse lui faire appel en cas de problème. Ce qui suppose d’avoir cette personne de confiance dans son réseau et d’avoir préparé et entretenu les compétences réciproques nécessaires à la réussite de cette supervision...

-      Le remplacement peut aussi être confié à une personne de confiance : un salarié à qui on aura déjà délégué les tâches à réaliser et avec qui la confiance est installée, un collègue avec qui on fait un échange de remplacement, les parents et bien sûr les associés.

Certains jeunes ont connu une autre vie professionnelle, ils vont jusqu’à remettre en cause leur installationsi la problématique temporelle n’est pas résolue. La possibilité de prendre du temps pour soi est à organiser dès l’installation. Sinon au moment de partir, l’exploitant sera devant des difficultés à résoudre dans l’urgence et donc tenté de rester faire le travail lui-même. De plus, s’organiser pour que le travail soit réalisable par d’autres, conduit à le simplifier aussi pour soi. Anticiper son remplacement permet souvent de trouver les bonnes personnes ressources (un agent du service de remplacement qui connaît l’exploitation, un collègue, un fils en vacances…) et de partir en confiance. Mettre en place un mode d’organisation qui permet de s’absenter de l’exploitation est une démarche stratégique à long terme. De plus, si cette posture n’est pas prise au départ, dès l’installation avec les parents, ils risquent de se réveiller un jour seul, très seul. A leur retraite, les parents sont absents pour sorties…, les enfants sont fatigués de devoir toujours aider et de n’avoir jamais de loisirs avec leur père, les épouses ne supportent plus leur indisponibilité permanente et demandent le divorce ...

Et une fois ligoté, plus on remue plus les liens se resserrent, on ne peut plus prendre de recul, on ne peut plus trouver de solutions, on devient fataliste..... Ce problème, entre autres, motive la création de sociétés d’exploitation entre tiers, mais alors ce pose de nouvelles problématiques : l’impression de perdre son autonomie.

La durée de travail d’astreinte, l’amplitude des journées, sont sources de fatigue physique et psychique. Elles contribuent à l’isolement social de l’exploitant, elles limitent les possibilités de prise de recul. Il est indispensable et possible de « couper », à chacun son organisation pour y arriver.

Une pression sociale concrète ou abstraite ?

Nous décrivons un agriculteur très seul, alors comment pourrait-il subir une pression sociale ? Cette pression est en partie liée aux relations sociales concrètes de l’exploitant, mais les plus fortes injonctions sociales sont issues du comment l’exploitant se représente les attentes que font peser sur lui ses ancêtres (souvent défunts), son entourage, les institutions, la société civile.... Celles-ci rentrent en confrontation avec son propre système de valeurs et réveillent de la culpabilité, de l’insatisfaction, de la frustration...

Parler du travail

Dans le réseau social immédiat, on ne parle pas du travail « En agriculture, on ne parle pas du travail, il est là, on le fait » Il existe un langage du travail prescrit, c’est celui appris à l’école et partagé avec les techniciens, il dit beaucoup du « pourquoi le faire », mais rien du « comment le faire ». Historiquement les transferts intergénérationnels de compétences se faisaient dans l’action, le père et le fils travaillaient ensemble. Si le jeune avait la fibre, il copiait les comportements et un jour il savait aussi bien que son père, voire mieux, sans qu’aucun mot n’ait été prononcé. Les apprentissages se font aussi par imprégnation. Une exploitante qui s’est retrouvée du jour au lendemain à gérer un troupeau de 200 chèvres, nous explique que ce ne sont ni les livres, ni les techniciens qui lui ont appris son nouveau métier, mais les chèvres elles-mêmes.

Les pratiques agricoles avec la modernisation des exploitations (engins agricoles, stabulations,…) rendent plus dangereuse la présence des jeunes enfants dans les fermes. Ils suivent leurs mères qui participent de moins en moins au travail de l’exploitation, à moins d’être exploitante elle-même. Les lycées agricoles forment de plus en plus des élèves non issus du milieu agricole, mais il leur est de plus en plus difficile de faire pratiquer les élèves, en effet certaines règles de sécurité limitent, voire empêchent l’apprentissage du métier…. Dans ce même temps, le salariat se développe dans les élevages et le nombre de sociétés d’exploitations non familiales augmente. Pour toutes ces raisons, il faut parler, échanger sur le travail, dire des choses qui paraissent banales, et sans se sentir ridicule de les dire « pour ne pas prendre le courant sur la clôture électrique, il faut.... ». Il faut mettre en mots des compétences intériorisées, dont on n’avait même pas conscience : « En fait pour décider de changer les bêtes de pré, je ne regarde pas que la hauteur d’herbe, je regarde le comportement d’ennui des animaux, c'est-à-dire quand le troupeau se déplace trop vite, les dominants ont le nez au vent et ne broutent pas... »

Si les exploitants et leurs salariés ne se racontent pas le travail que chacun effectue de son côté, ils peuvent s’imaginer que le poste de l’autre est plus facile que celui dont ils ont vécu physiquement les difficultés. Comment imaginer que l’autre n’a peut-être pas trouvé l’astuce qui nous simplifie la vie quand on occupe nous-même ce même poste ? Comment comprendre pourquoi c’est le bazar quand on passe derrière son collègue ... ? Ils ne peuvent pas poser ensemble les problèmes qui leur sont communs, tant qu’ils les voient comme séparés. Et il y a pire, du fait qu’ils ne mettent pas de mots sur le travail, ils ne peuvent pas penser le travail et donc ils ne peuvent pas s’imaginer le faire autrement, et c’est pourtant l’étape obligée pour trouver des pistes d’amélioration....

Les exploitants sont plus à l’aise pour communiquer à travers le faire ensemble (l’action), que par l’usage de mots.... En cas de problèmes, ils fuient le conflit et intériorisent les ressentis. Chacun interprète le comportement de l’autre, sans l’exprimer... On affirme souvent que ces caractéristiques sont plutôt masculines, mais si les agriculteurs étaient majoritairement des femmes, est ce que ces comportements seraient différents ? Sous prétexte de gagner du temps, on travaille souvent seul, mais certains privilégient des temps de travail en commun au quotidien (fin ou début de traite, l’alimentation…), c’est un moment où en plus de faire le travail, on échange à bâtons rompus : les nouvelles, la dernière réunion, ce qu’on a vu sur l’exploitation, le dernier investissement d’un collègue, ses propres soucis, une réflexion…

Les thèmes précédents semblaient nous orienter sur la piste du collectif d’exploitants (Société civile d’exploitation, ou banques de travail, ou entraides...) pour résoudre la question de l’isolement de l’agriculteur et celle de sa surcharge de travail. Mais pour réussir ces collectifs, il faut se confronter au développement de nouvelles compétences : apprendre à définir une stratégie et des valeurs communes, parler du travail, décider en commun...

Actuellement lorsqu’un exploitant étudie un projet de développement, seuls les volets techniques, économiques et réglementaires sont vus. « On verra bien après comment on fera le travail, de toutes les façons, ce ne sera pas pire qu’à présent... ». Et pourtant parler du travail, futur et actuel, est un moyen pour avoir une nouvelle compréhension de sa situation et déboucher sur des solutions réalistes et qui puissent être partagées. Amandine voulait arrêter le métier, son environnement lui paraissant ne pas reconnaître son système, son professionnalisme, elle le vivait très mal… Parler de l’ensemble de son travail avec l’ergonome, lui a permis de découvrir que ce qu’elle faisait avec passion, c’était trop, c’était au-dessus de ce qu’une personne seule peut faire… Elle a recruté un salarié à temps partiel, elle a pris du recul et construit maintenant des projets sur son exploitation. Elle communique sur son système avec plaisir… Elle a retrouvé la force de vivre sa passion, avec un nouveau regard sur elle-même et son travail.

Hervé s’installe avec ses parents. Après avoir mis en commun les objectifs de chacun et simulé le futur travail d’astreinte, le père dit « je me suis rendu compte que je ne connaissais pas la façon de voir le métier de mon fils, on n’en avait jamais parlé…. Sur le coup, je me suis dit : « on parle de choses banales », mais aujourd’hui je me rends compte que ces choses banales ont de l’importance (qui va emmener les enfants à l’école ? Et les toilettes, où les installer ? et la traite pendant le vêlage des génisses, qui va pouvoir venir aider la mère ? Qui va faire les traitements phyto ?)... maintenant c’est devenu normal de parler de tout cela entre nous »

La compétence des agriculteurs à parler de leur travail, dans sa mise œuvre pratique, est encore à cultiver pour qu’ils puissent partager vraiment leurs expériences, comprendre leur propre travail, travailler ensemble, et ainsi avoir une organisation durable quelque soit les formes d’exploitation (seul, en société, en entraide etc…)

Les attentes sociétales

Si la pression factuelle du réseau local est primordiale, les difficultés se trouvent aussi du côté de l’image qu’ont les exploitants d’eux-mêmes et de leur métier et de ce qu’ils lisent dans le regard des autres.

Dans la famille, ils sont ceux qui arrivent tard et repartent tôt, qui ne sont que rarement au courant des derniers événements culturels...

Les films (Depardon, ...), les émissions (le bonheur est dans le pré,...) mettent en exergue des styles d’exploitants qui dévalorisent leur image et dans lesquels ils ne se reconnaissent absolument pas. Certains critiquent le choix des acteurs (physiques rougeauds et tenues de travail) qui tournent dans les publicités de produits destinés aux agriculteurs. Le métier est certes physique et en plein air, mais les agriculteurs font de plus en plus attention à eux (port de gants, tenues qui protègent…), des groupes de femmes font du relooking… Les femmes ont besoin d’exprimer non seulement leurs capacités à porter des bottes, la cote, à conduire les tracteurs, mais aussi celle de porter des talons aiguilles...

S’ils ont des loisirs avec des citadins, ils ont du mal à trouver des sujets de conversations communs, ils préfèrent qu’il y ait au moins un collègue dans le groupe. Les non-agriculteurs affichent rapidement une méconnaissance complète du métier d’exploitant, et c’est pour eux alors assez difficile d’expliquer leur travail. Myriam dit avoir mis un an pour se sentir à l’aise au sein d’un groupe de gym. Les autres leur renvoient une représentation stéréotypée : les agriculteurs seraient des gens un peu attardés socialement, voire intellectuellement, qui parlent vaches ou tracteurs, qui ont du temps, pas de patrons, qui s’expriment mal (accents, français incertain...)... Il y a deux générations d’ici, celle de Fernand Raynaud, chaque Français avait un parent agriculteur, où il allait en vacances. Ce n’est plus vrai aujourd’hui, mais l’inconscient collectif ne le sait pas et en reste à cette représentation du paysan qui s’est agrandi, qui a de gros tracteurs. En plus, maintenant, il pollue, empoisonne le consommateur...

Ils sont de plus en plus soumis à des réglementations et ont donc à la visite de contrôleurs qui leur renvoient une image de fraudeurs, de « magouilleurs ». Certains ressentent un fossé entre l’application de la réglementation vue par le contrôleur et la réalité du terrain. Ils ont le sentiment que les contrôleurs méconnaissent leur métier et qu’échanger est quasi impossible, ce qui peut provoquer de vraies inquiétudes au moment du contrôle. Un groupe local a organisé des rencontres entre contrôleurs et agriculteurs, « contrôle sans stress », les contrôleurs expliquent leur démarche, maintenant ce groupe organise des réunions pour faire découvrir les réalités de leur métier. Lorsque le contrôleur trouve un problème, le responsable est vite trouvé : l’exploitant ! Mais lorsque l’administration se trompe (pour verser une aide….) alors la faute revient à l’ordinateur qui n’a pas les moyens, lui, de réparer le préjudice.

Alors que le revenu est plutôt bas et souvent incertain et donc source d’inquiétude pour l’agriculteur, on publie sur internet le montant des aides qui leur sont allouées. Le web surfeur non averti, pense que les agriculteurs perçoivent des sommes importantes, qu’il considère comme un salaire, sans comprendre qu’il s’agit d’une compensation de prix bas, entre autres. L’agriculteur serait un profiteur… Les agriculteurs évitent ces sujets en famille ou avec des copains, se sentant dans l’incapacité de se faire comprendre. Alors que certains agriculteurs vivent les aides et les réglementations comme une perte d’autonomie, une dépendance, qui leurs imposent des pratiques pas toujours conformes à leur éthique du travail bien fait. Dans le même temps, les conditions des marchés leur laissent peu de marges de manœuvres.

Les agriculteurs font de nombreuses démarches pour améliorer la qualité des produits, ils raisonnent les conduites culturales, ils respectent les protocoles sanitaires, ils s’engagent dans des démarches qualité…. et les consommateurs les accusent de vouloir les rendre malades, de les tuer. Où est l’époque de l’agriculture, mamelle de la France ? De l’époque où toute la société comptait sur eux pour nourrir le plus grand nombre, pour sauver de la famine, des après-guerres, des crises.... ? Epoque qui leur donnait une si noble image d’eux-mêmes et de leurs missions ? Marion dit que son plaisir dans le métier, c’est quand elle vend sur le marché ; là au moins, elle a la reconnaissance de son travail : les clients qui reviennent chaque semaine, lui parlent de ses fromages, la questionnent sur le troupeau (ce qu’il mange, les mises bas…).

Martine, elle, travaille avec une diététicienne, pour conseiller ses clients sur l’équilibre de leur alimentation, et aller ainsi jusqu’au bout d’une démarche de construction de la santé.

L’anthropomorphisme en vogue actuellement dans la société civile conduit à remettre en cause la compétence des éleveurs, qui ne comprendraient rien au bien-être animal ! Une vache vue dehors l’hiver peut provoquer un appel à la SPA... Une distribution d’orge dans une auge au pré peut provoquer des insultes pour distribution de farines animales... Après autant d’études et de textes sur le bien-être animal, certains techniciens et chercheurs ont compris l’intérêt à ne pas dissocier la question des conditions de travail de l’humain et de celles du confort animal.

La fonction première pour les agriculteurs est de produire de la nourriture.

Michel explique comment au début de sa carrière on lui apprenait les techniques qui permettaient d’augmenter la production et réussir ces évolutions techniques étaient une fierté. Puis progressivement il a voulu mettre ces techniques à sa main. Il a intégré un groupe d’agriculteurs qui faisaient des essais pour raisonner l’utilisation des produits phytosanitaires et il a réussi à considérablement diminuer les doses utilisées et maintenir un niveau de production correct. Aujourd’hui avec son fils ils modifient les modes culturaux toujours dans le même esprit. Alors quand il s’entend traiter de pollueur, « ça fait mal ! ».

Les exploitants prennent conscience des risques pour leur santé et pour celle des consommateurs. Mais leur façon de raisonner les apports, d’engrais, de produits phytosanitaires  sont incomprises par manque de connaissances et par imprégnation de l’idée selon laquelle la nature peut tout. Quand va-t-on réconcilier la société avec ses agriculteurs ? Quand vont-ils comprendre que leurs intérêts sont communs ? Les agriculteurs vivent ce désamour et cette incompréhension mutuelle comme une violence, une agression.

L’image archaïque qu’a la société de leur métier et d’eux-mêmes, les isole et égratigne leur estime d’eux-mêmes. La dépendance des aides et les faibles revenus concourent à fragiliser les collectifs de pairs et les équilibres familiaux (image portée par les enfants et les conjoints sur le métier et la vie de l’exploitant).

 

Des conflits entre les valeurs en présence

Les anciennes valeurs ont la vie dure, les ancêtres ont transmis des terres avec des valeurs qui semblent leur être attachées : travail, courage, endurance, sacrifice, fatalisme... A chaque famille, sa légende ... Les jeunes, les hors cadres familiaux en subissent-ils moins le poids ? Le regard des morts, même s’il est subjectif et inconscient, est plus dur à soutenir que celui des vivants. En effet, il n’y a pas d’espace pour le renégocier. L’amour des animaux a été transmis à Armel par son grand-père dans la salle de traite ; aussi maintenant qu’il est question de la démolir pour mettre un robot, il a l’impression de trahir cette connivence. 

Le grand père a mille fois raconté sa sueur pour défricher cette parcelle qu’il faudrait échanger afin de remembrer l’exploitation…

« Si ton grand-père te voyait sur ta vendangeuse, il dirait que c’est bien devenu un métier de feignant ! »

Le regard des autres, les voisins, les collègues est compliqué à gérer. Les valeurs et les pratiques locales ne peuvent pas être bouleversées impunément sans mettre en danger l’équilibre des groupes locaux et donc fragiliser sa place en leur sein. Quand Mathieu veut essayer une nouvelle technique culturale, il la tente sur une petite parcelle éloignée des routes passantes. Sa décision de généraliser cette pratique dépendra autant des réactions qu’elle aura suscitées, que de la performance technique réelle obtenue.

Luce a besoin d’une nouvelle et grande voiture pour loger leurs 5 enfants. Son mari lui explique qu’ils ont l’argent pour le faire, mais que le niveau de vie des autres agriculteurs de la commune est inférieur au leur et qu’il faut éviter de donner des signes extérieurs d’aisance financière. Ils ont acheté 2 voitures d’occasion qui leur coûtent plus cher et ils prennent les 2 voitures pour sortir le week-end en famille, mais l’intégration locale n’est pas mise à mal...

L’agriculture vit une révolution tant culturelle, que technique et organisationnelle. Le modèle productiviste a déjà beaucoup évolué de l’intérieur, même si la société a arrêté son regard sur les pratiques des années 70-80. La course à la performance technique est terminée, pour la recherche d’un optimum, d’une gestion des prix de revient, d’une autonomie alimentaire, énergétique... Les institutions soutiennent leurs organismes et coopératives qui sont efficaces pour produire une alimentation suffisante par rapport aux volumes de population à nourrir. Mais les petites exploitations qui développent les circuits courts leur sont-elles en concurrences ou seulement complémentaires ? Pourquoi faudrait-il choisir entre ces deux modèles ? L’enjeu de l’évolution en cours n’est-il pas leur saine cohabitation. ? Les petites structures doivent gérer aussi des problématiques de prix de revient et de quantité de travail, elles ont autant besoin que les plus grandes structures plus spécialisées, de se fédérer, de partager les risques et le travail (cf. les magasins de vente directe en coopératives). Ne va-t-il pas falloir inventer de nouvelles formes d’organisation et de statuts juridiques pour répondre aux besoins de tous les exploitants ?

Aujourd’hui on constate une grande diversité des systèmes de production qui se côtoient, en démontrant que chaque système peut être performant, à condition que l’exploitant ait une stratégie clairement définie, qu’elle soit réaliste dans son environnement, et qu’il agisse en « professionnel ».

La diversité des systèmes de production (spécialisé, polycultures, transformations, circuits courts, bio….) est une richesse pour le métier, mais le regard, réel ou imaginé des autres pèse lourdement sur le vécu par chacun, de son métier.

 

Conclusion

« Etre à son compte » ne signifie pas « ne pas avoir de patron » mais signifie être son propre patron. Ce qui implique des responsabilités à la fois pour la réalisation du travail, en temps et en heure, avec sérieux etc... mais aussi des responsabilités vis-à-vis de soi-même ! Or, prendre soin de soi est un concept qui reste à développer dans ce métier. Prendre soin de soi passe par l’obligation d’être à l’écoute de ses propres valeurs, de sa vision du métier, ses objectifs de qualité de vie, de pouvoir en parler, les faire exister. Certes, il faut faire avec les diverses sources de pressions (l’entourage, l’administration….), réelles ou imaginées, faire avec les ressources et contraintes de l’environnement, mais seul l’exploitant peut trouver le compromis qui lui permette de toujours rester en accord avec lui-même. Ce qui signifie qu’aucun collègue ou technicien, aussi compétent et bienveillant soit-il, ne peut trouver la solution, à la place de l’exploitant concerné.

Cette étude montre que l’exposition aux risques psychosociaux (RPS) n’est donc pas l’apanage des grandes entreprises. Les orientations stratégiques des exploitants ont un rôle important dans la prévention des RPS. En effet, certains éléments apparaissent comme déterminants tant pour la « bonne santé » de l’exploitation, que pour celle de l’exploitant :

-      Un système d’exploitation adapté à la structure et viable,

-      Une gestion de la dépendance aux éléments aléatoires (prix de vente, aléas climatiques, zootechniques…), qui limite les possibles mises en péril de l’exploitation,

-      Une compétence au pilotage et à la gestion de l’exploitation,

-      L’appartenance à des réseaux sociaux capables d’apporter soutien et prise de recul,

-      Une charge de travail raisonnée, sans « surbookage » quotidien, qui permette d’absorber les imprévus et les périodes de pics de travail avec des horaires « décents »

-      ….

Cette liste montre combien les approches qui traiteront des questions de RPS uniquement par la médecine, la psychologie individuelle, la formation seront totalement inopérantes. Seules les approches systémiques sont opérantes à redonner de l’autonomie et de la compétence aux chefs d’exploitation.

La prévention des RPS interroge le métier et nous voulons faire le pari qu’il ne s’agit pas d’une fatalité. La question nous conduit vers la nécessaire refondation du métier au cœur duquel doit se trouver l’agriculteur. Il doit retrouver les moyens d’être acteur, de gérer et non de subir l’évolution actuelle de son métier. Ceci passera par un développement de ses compétences :

-      A construire un système de production qui réponde à sa vision du métier et qui offre des marges de manœuvre suffisantes…

-      A imaginer des évolutions possibles, y compris des évolutions simples mais qui donnent satisfaction à l’exploitant : pour lui faciliter le travail, pour le bien être du troupeau, pour améliorer le revenu ou les résultats techniques, pour rencontrer le consommateur final…

-      A avoir des relations à égalité avec ses pairs, car travailler seul peut s’avérer épuisant, alors que l’appartenance à un réseau est source d’énergie : un appui, une reconnaissance, des échanges où on se comprend, d’autres points de vue pertinents, des compétences, des questionnements, une ouverture…

Les réflexions et les actions conduites de l’extérieur des exploitations concernées par ces problématiques, n’auront pas d’effets. Les experts extérieurs analysent, puis préconisent leurs solutions. Celles-ci pourraient être efficaces du point de vue de leur compréhension de la situation et de leurs propres systèmes de valeurs, mais elles s’avèrent généralement contre-productives dans ces situations. En effet, elles entrent au nombre de ces contraintes, déjà trop nombreuses, que subit l’exploitant, elles ne contribuent pas à lui redonner toute sa place et toute son autonomie de chef d’entreprise.

A l’inverse, les accompagnements compréhensif adoptent un regard bienveillant, qui aident l’exploitant à prendre du recul, sans jamais proposer de solutions, ils mettent en exergue les points favorables, ils constituent une ressource. De telles démarches d’accompagnement aident l’exploitant à accroître ses capacités à organiser, décider, piloter…pour et par lui-même. Ils l’aident à retrouver confiance en lui dans l’action, à retrouver une identité au travail, dans son exploitation … et avec ses collègues.

Ce sont aux agriculteurs de reconstruire les fondations de leur métier ; pour cela, il faut encourager les initiatives qui consistent :

-      A faire vivre toutes les formes de groupe, en essayant d’attirer en leur sein, les exploitants qui s’isolent (y compris les nouveaux arrivants dans le métier…),

A faire évoluer la vision du métier, tant pour les agriculteurs eux-mêmes, que pour restaurer leur image dans la société. Ils ont besoin de se reconnaître dans les représentations qui sont véhiculées, de défendre leur image dans les situations ou instances qu’ils côtoient, afin de retro