De la bergerie conseillée par le technicien bâtiment à la co-construction agriculteur-technicien-ergonome d’une bergerie

 

Résumé

Un groupe de techniciens agricoles, exerçant au sein de groupements de producteurs ovins, réfléchit à l’élaboration d’outils d’aide au conseil en bâtiments d’élevage. L’intervention d’une ergonome, dans le cadre d’un stage de D.E.S.S., a été proposée à la personne responsable du projet. Il a été, tout d’abord, procédé à l’accompagnement de deux projets “bâtiment”. Deux agriculteurs désireux, pour l’un de construire une nouvelle bergerie, pour l’autre d’améliorer les bâtiments existants, ont accepté la proposition d’une assistance conjointe de l’ergonome et de leur technicien habituel. Ces deux expériences ont permis de construire des connaissances exploitables par le groupe de techniciens. Un projet bâtiment s’intègre, le plus souvent, à un plan de développement plus global de l’entreprise. On peut identifier un certain nombre de phases successives dans le processus de conception. Ce qui suppose une collaboration différente du technicien à chacune d’entre elles. Il est apparu important de concevoir un outil qui facilite les échanges entre les agriculteurs et les techniciens concernant le système de production. Ce fut l’occasion pour les techniciens de repenser leur fonction, mais la démarche de conseil en bâtiments que le groupe a définie dans le cadre de cette intervention n’est pas sans contradictions avec les conditions d’exercice de leurs autres tâches prescrites.


L’ergonome chez les techniciens

La main d’œuvre familiale bénévole, si utile dans la gestion du travail d’astreinte, se fait rare, alors que les surfaces et le nombre de têtes de bétail par exploitant augmentent. Le travail d’alimentation et de surveillance hivernale des troupeaux a peu évolué ces dernières années. Les aménagements intérieurs des bergeries sont restés inchangés. Un groupe de techniciens ovins exerçant en Limousin et Auvergne réfléchit à l’évolution du métier de conseiller en bâtiment. Il souhaite, dans ses conseils, prendre en compte les dimensions organisationnelles et conditions de travail, aussi a-t-il intégré une ergonome à l’équipe.

L’intervention ergonomique s’est déroulée en deux temps. Il a tout d’abord été procédé à l’accompagnement conjoint technicien–ergonome de deux projets portés par deux agriculteurs. Puis les données produites ont été soumises au groupe de techniciens qui, après débat, se les est appropriées.

Nous présenterons tout d’abord la démarche employée lors de l’accompagnement des projets, puis les particularités de chacune des exploitations, avant de rendre compte des connaissances produites par le groupe de techniciens.

I - L’ergonome dans la bergerie

Les deux interventions, auprès des éleveurs, ont connu un cheminement commun. Dès que les agriculteurs ont eu formulé une demande d'accompagnement à leur projet et accepté la démarche proposée, l'analyse de l'existant a pu commencer. L'ergonome passa 1 à 2 journées avec chaque unité de main d’œuvre. Les observations ont concerné tout à la fois :

- l'enchaînement des actions réalisées (quelle que soit la production) et les conditions de leur exécution,

- les commentaires qu'elles ont inspirés à l'agriculteur,

- l'aménagement et l'occupation des espaces de travail,

- le réseau social de l'entreprise.

Le système de production (toutes productions confondues) a été décrit, il a été procédé à une reconstitution de la répartition mensuelle des tâches saisonnières. L'ensemble des données recueillies a été présenté et soumis à discussion à la personne observée pour validation. Ce regard posé sur le travail réellement effectué fut l'occasion de prise de conscience par l'éleveur de la multitude des contraintes et facteurs qui conduisent au mode de réalisation d'une tâche (les espaces de travail et de stockage, les équipements techniques, les techniques de production ovine, les interactions avec les autres productions, la main d’œuvre disponible, la trésorerie d'exploitation, le savoir faire, l'éthique personnelle....). Il est paru particulièrement important de décrire le système de production ovin actuel et de projeter son évolution à court ou moyen terme en fonction des connaissances actuelles sur l'avenir de l'entreprise. Une représentation schématisée des lots de brebis sur deux campagnes a amélioré, à la fois, la connaissance de chacun des partenaires et la qualité de leurs échanges. Le recours au schéma s'avéra tout aussi pertinent pour l'analyse des espaces de travail et des flux (humains, matériels, aliments, fournitures...) à partir de plans précis et colorés. Cette étape a permis la construction des différentes situations d'actions qui sont caractéristiques des tâches effectuées en bergerie par l'éleveur et son ouvrier. On notera, d'une part, que les données qualitatives recueillies sont prépondérantes sur les données quantitatives et d'autre part, que la validation interne, par co-construction avec l'éleveur de ses connaissances, a prévalu. Cette phase s'est terminée par une validation de la demande initiale et la décision du couple ergonome-agriculteur de poursuivre l'intervention par la construction du projet bâtiment. Les techniciens concernés ont participé à la définition du système de production cible. Ils ont construit et proposé plusieurs solutions techniques au problème. Ces solutions ont été proposées sur plan à l'éleveur et soumises au débat tant du point de vue techniques d'élevage, coûts et contraintes de construction que conditions de travail futur. L'agriculteur a construit lui même sa solution à partir de ces données. Il a ensuite choisi les entrepreneurs parmi ceux proposés par le technicien. Il a pu alors être procédé à l'étude de détail par la proposition d'aménagements intérieurs. Une réunion commune ergonome, techniciens et agriculteur (chef du projet) a eu lieu autour des plans avec des illustrations d'aménagements types, existants sur le marché. Ce fut l'occasion de simuler l'ensemble des activités qui avaient été repérées comme typiques d'un travail en bergerie. Un compte rendu a été fait qui reprenait, pour chacune des zones à aménager, l'illustration des solutions possibles avec leurs atouts et limites du point de vue technique, coût et travail. Les deux interventions, du fait de contraintes temporelles, ont dû s'arrêter à ce stade du processus. Des particularités propres à chacune des deux exploitations, objets des interventions, sont à signaler.

II – Spécificité de chacune des exploitations

Un projet de construction

Nous avons accompagné le projet de construction d’un agriculteur dont les installations étaient totalement insuffisantes en surface, avec des conditions de travail particulièrement pénibles.

La préoccupation de cet éleveur n'était ni celle du technicien, ni celle de l'ergonome. La solution retenue est issue de la confrontation de ces trois points de vue : valeurs et représentations de l'éleveur, image sociale que confère une nouvelle construction sur une exploitation, coût, qualité technique du bâtiment et conditions de travail.

Il est clairement apparu qu'un préalable est nécessaire à toute étude de construction, soit le positionnement clair de chacun des protagonistes. Le rôle de chef de projet doit être entièrement assumé par l'exploitant ; pour ce faire, il doit être reconnu capable dans ce rôle par le groupe familial et par ses conseillers.

Pour valider la pertinence du projet, il a été nécessaire de le situer dans un cadre plus global : évolution de la main d’œuvre et du système de production, toutes activités confondues.

Suite à cette intervention, des décisions concernant l'exploitation, mais non directement le projet de construction, ont été prises par l'éleveur : avancement des dates d'agnelage, augmentation de la proportion de brebis déssaisonnées et organisation du renouvellement. Il semble que ce fut l'occasion pour l'éleveur de prendre conscience de l'incidence temporelle d'une décision ponctuelle ; ainsi la possibilité lui est donnée de maîtriser en partie les phénomènes d'interactions entre les pointes de travail des différentes productions.

Sa difficulté à maîtriser les abstractions, les supports écrits et à se projeter dans une situation inédite a été contournée par l'usage de plans et la simulation de son activité future dans ces espaces. Il a été procédé, en particulier, à la simulation de la répartition et du déplacement des lots dans les bergeries à six dates repérées comme critiques. L’éleveur a pu anticiper la question : vaut-il mieux déplacer les lots selon le stade physiologique ou déplacer les équipements dans le boxe où restera un même lot tout l’hiver ?

Si les conditions d'alimentation et de surveillance vont être de beaucoup améliorées par ce projet, il s'avéra difficile de ne point dégrader les conditions de paillage. Le travail hivernal d'astreinte dans les bâtiments sera facilité mais le point faible sera maintenant les périodes d'agnelage. En effet, prochainement, la technicienne sera confrontée à une nouvelle question : vaut-il mieux avoir, tous les quinze jours, 50 brebis à terme ou bien tout les mois des lots plus importants ? Seul le point de vue du travail permettrait de construire des éléments de réponse avec l'éleveur, car c'est là que s'intègrent les différentes dimensions en jeu : conditions matérielles de travail et de main d’œuvre, savoir-faire particulier de l’éleveur.

Un projet d'aménagement des bâtiments actuels

Une autre intervention a eu lieu auprès d’un agriculteur porteur, cette fois, d’un projet d’aménagement de surfaces bâties existantes.

Ce nouveau projet fut l'occasion d'acquérir d'autres connaissances pour le groupe de techniciens. En effet, à l'issue de la phase d'analyse de l'exploitation et du contexte du projet, il s'avéra impossible de valider en l'état la demande qui nous avait été faite initialement. Il fallut situer ce projet dans le cadre d'un projet plus vaste, définir un schéma directeur à ce développement et affecter les espaces bâtis aux différentes activités dans une optique moyen terme. Après reformulation de la demande avec l'éleveur, il a été proposé l'accompagnement d'un projet d'aménagement des bâtiments existants pour l'hivernage suivant. Un des problèmes rencontrés par l'éleveur consistait en l'intégration des différents conseils reçus. Il a été dénombré, sur cette période, la rencontre de 7 techniciens productions, 1 conseiller de gestion, 1 ergonome. De plus, les agriculteurs voisins, les collègues responsables professionnels, les entrepreneurs de travaux, la cellule familiale élargie étaient, eux aussi, sources d'avis contradictoires.

Les travaux d'aménagement se superposaient aux travaux d'astreintes ou de saison habituels et aux travaux exceptionnels de remise en état du parcellaire nouvellement repris. Pour planifier ces tâches, il a été proposé une grille à l'éleveur, ce qui lui a permis de lister l'ensemble des tâches à effectuer, d'évaluer leur durée, les périodes où les réaliser, de les classer par priorité et de décider à qui les affecter en fonction des compétences à disposition. Une vue plus synthétique du travail à réaliser lui a permis d'organiser mieux celui-ci et d’améliorer sa capacité à anticiper les retards éventuels.

Ces expériences furent, certes, l'occasion d'un apprentissage pour les deux éleveurs mais aussi pour les techniciens et l'ergonome. Un certain nombre de connaissances ont été produites.

III - Une bergerie n'est qu'un élément d'un projet plus vaste de développement

Il n’est jamais fait usage du terme conception, dans le milieu agricole. Par contre, la notion de développement est associée à la forte évolution des techniques et de la production agricole des années 60-90. Lorsqu’un éleveur a un projet de construction important, il s’entoure de divers conseillers pour obtenir aides et financements adaptés. Les impacts suivants sont alors identifiés, tour à tour par chacun de ces partenaires :

- évolution du système technique de production ;

- incidences sur l’outil de production ;

- investissements souhaitables et leur financement ;

- incidence économique.

La bergerie n’est donc qu’un des différents moyens de production concernés par un projet plus vaste d’extension ou de restructuration de l’entreprise. Le projet bâtiment d’élevage dépend directement du système de production animale projeté, il influe directement le plan de financement. On notera que, dans la procédure classique, l’incidence sur l’organisation et la répartition du travail ne sont pas envisagées, sinon sous son angle juridique, c’est à dire lorsque le projet est associé à la création d’une société civile d’exploitation en commun, ce qui est fréquent.

Aujourd’hui, le conseil en agriculture, dans sa dimension consciente, occulte complètement la phase préliminaire à la décision d’investir, de se développer de l’entreprise. Or cette intervention a permis de mettre en évidence la dimension axiologique ou/et pathique, qui est à l’origine de la décision et qui motive sa réalisation.

Sur chaque exploitation, on note que les plus gros investissements se sont réalisés regroupés à des périodes clefs de la vie personnelle du chef d’exploitation. Plusieurs phases semblent identifiables comme communes au plus grand nombre :

- l’installation administrative ;

- le mariage ;

- la passation réelle de pouvoir entre le père et le fils, souvent liée à la transmission juridique du foncier ;

- l’installation de l’épouse ;

- l’entrée à l’école d’agriculture d’un enfant ;

- l’installation administrative d’un enfant.

Les événements familiaux et les phénomènes de transfert de pouvoir entre générations et à l’intérieur des couples jouent des rôles prépondérants dans la gestion des phases de développement des structures. Cette prise de conscience a permis aux techniciens de comprendre des réactions d’éleveurs qui leur étaient apparues irrationnelles du seul point de vue technique ou économique. Ils ont compris comment ils s’étaient tous déjà trouvés, bien involontairement, pris dans ces conflits. Ils ont pu ainsi débattre de leur positionnement par rapport à ces situations qui sont souvent sources de souffrances pour les techniciens car non racontables dans le cadre habituel de leur pratique.

Alors que le technicien se doit de conseiller la construction du bâtiment le plus innovant, l’éleveur recherche la solution qui soit conforme à ses valeurs personnelles, à son statut social, à ses possibilités économiques, à ses choix techniques, à ses compétences en matière d’autoconstruction et à sa pratique. L’écart entre les attentes réelles des éleveurs et les propositions des techniciens est générateur d’un quiproquo.

IV – Les étapes d’un projet de construction

Sur chacune des structures, le projet bâtiment a été situé dans le cadre plus large d’un projet de développement de la structure afin de valider la demande comme recevable. L’analyse du déroulement des interventions permet de mettre à jour un processus aux projets de construction. Un certain nombre de phases dans la conception ont été identifiées comme se succédant, avec des chevauchements et des itérations pour certaines d’entre elles.

En synthèse, on peut isoler les étapes suivantes aux projets :

vIl y a volonté du ou de l’un des chefs de l’entreprise d’envisager une construction nouvelle. A cette étape, le projet est plus ou moins validé par les autres acteurs de l’entreprise.

vUne demande de conseil est portée en direction d’un ou plusieurs techniciens. Ceux-ci doivent se positionner par rapport aux différents acteurs déjà concernés.

vUne étude préalable au conseil s’impose. Elle consiste à situer le projet dans un cadre plus large.

  • Analyse du système de production ovin actuel.
  • Elaboration du système de production ovin futur.
  • Situation de l’atelier ovin à l’intérieur de l’ensemble de l’entreprise.
  • Analyse des espaces de travail ovin actuels et de l’ensemble des bâtiments (logement des animaux, des stocks fourrage, aliments, possibilités d’aménagement…).
  • Situation du projet par rapport aux réglementations et obligations légales pour obtenir permis de construire et aides.

vL’élaboration de propositions de solutions est enfin possible. Elles devront être soumises à l’éleveur sous trois angles au moins : technique, travail et coût financier.

vLa décision incombe à l’éleveur de réaliser ou non son projet et de retenir ou non les propositions qui lui ont été faites. L’accord de l’ensemble des acteurs qui participent, officiellement ou non, à la gestion économique de l’entreprise lui sera nécessaire à cette étape. A ce stade, le plan global et son mode d’agencement intérieur (longueur et largeur des aires paillées et couloirs) sont définies. L’emplacement de la ligne d’eau n’est pas encore définitif et le choix définitif des équipements intérieurs reste à faire, même si des discussions sont déjà engagées.

Les trois étapes qui suivent peuvent être plus ou moins imbriquées.

vLe choix de l’entrepreneur fournisseur de l’armature est effectué, les travaux de gros œuvre peuvent commencer.

vLe choix des équipements intérieurs est fait.

vL’exploitant effectue les travaux avec ou sans l’aide d’entrepreneurs, de salariés occasionnels ou encore de voisins, amis, parents.

vLa première mise en service peut avoir lieu.

Il est apparu aux techniciens important de situer leur action de conseil par rapport à cet enchaînement d’étape. En effet, selon le stade d’avancement du projet, le conseil le plus pertinent, que ce soit sur sa forme ou sur son fond, sera différent.

V - Un outil support d'une représentation commune et dynamique du système de production

La reconstitution du système de production ovin chez chacun des deux éleveurs a montré qu'ils avaient une représentation différente mais représentative de leurs savoir-faire. Le premier connaît ses brebis une à une, sa compétence pour identifier et observer ses animaux est exceptionnellement développée. Sa gestion du cheptel n'est pas une conduite en lots, dans le sens où l'entendent les techniciens, sauf pour les animaux déssaisonnés. Les animaux nécessitant les mêmes types de surveillance et d'alimentation sont regroupés en fonction des contraintes bâtiments ou de la taille des parcelles. Les troupeaux sont de plus grande taille l'été pour faciliter la gestion du parcellaire. Mais l'hiver, les animaux sont triés et regroupés en petits nombres pour être au plus près de la diversité des situations en période d'agnelage (date présumée d'agnelage, âge et poids des agneaux, naissances simples ou multiples).

Pour le second exploitant, le savoir-faire a été acquis auprès des techniciens et par référence à une activité, type hors sol, antérieure. La stratégie de gestion est totalement différente avec une stricte conduite en bande. Tout étant inscrit sur un grand calendrier cartonné, la reconstitution du cycle de production fut aisée.

En ce qui concerne les agnelages d'automne, la description du cycle montre des moments clefs nécessitant une manipulation des animaux : pose d'éponges, inséminations, échographies, mises bas, sevrages et ventes des agneaux. Les techniciens participent fortement à la décision concernant les dates des poses d'éponges des différents lots, ce qui prescrit le travail sur la campagne. De nombreux techniciens effectue les poses d'éponges, inséminations, échographies et tris des agneaux lourds. Entre ces étapes, le type d'alimentation diffère, les rations sont souvent appréhendées avec le technicien.

Le technicien effectuent des visites courtes mais fréquentes qui portent sur des questions précises et partielles. Mais leurs conseils et les décisions qui s'en suivent peuvent avoir des répercussions à plus long terme et en des termes différents de ceux de la question initiale. La dynamique temporelle des décisions concernant le système de production et leurs incidences sur les conditions de travail sont particulièrement importantes. C'est pourquoi il est apparu important de proposer au groupe de techniciens de travailler à la construction d'un outil de médiation entre le technicien et l'éleveur qui permette la confrontation des points de vue du travail, de la technique, des contraintes matérielles (place dans les bâtiments...). La représentation schématique et dynamique de la succession des lots sur deux à trois campagnes permettra à chacun d'illustrer son point de vue et d'en appréhender l'incidence à moyen terme.

CONCLUSION

L’intervention ergonomique est terminée mais le groupe travaille toujours, l’exploitation et l’enrichissement de ce travail lui appartient. Un document présentant les différents types de bâtiments, couramment conseillés, tant d’un point de vue technique que travail est en cours d’élaboration.

Ce fut l’occasion pour les techniciens de réfléchir à leur action et de la situer par rapport aux conditions d’exercice de leurs conseils par l’agriculteur. On constate, néanmoins, une résistance des techniciens à intégrer une démarche projet. Leur conseil est aujourd’hui beaucoup plus parcellisé. Confronter les techniques prescrites par le technicien aux conditions de travail qu’elles engendrent, conduit le plus souvent à la négociation de compromis. Or le technicien pense que cela sort du cadre de sa compétence : à partir du moment où l’éleveur dispose de la solution technique préconisée par les chercheurs et vérifiée par expérimentation, à lui de voir comment la mettre en oeuvre concrètement. Pour prendre en compte le point de vue du travail, le technicien manque certes d’expérience, de savoir-faire, mais surtout, dans cette approche, le contrat de communication entre l’éleveur et le technicien se trouve modifié. D’un conseil qui consiste à prescrire LA solution, on passe à une co-construction du problème, le technicien apportant le point de vue de la technique et l’éleveur celui de sa pratique. La décision finale relève alors clairement de l’agriculteur. Le savoir qui était du coté du technicien devient partagé entre les protagonistes. Voilà qui est totalement contraire à l’idéologie scientifique qui assure le positionnement du technicien dans l’organisation sociale actuelle des institutions agricoles. La résistance des techniciens est donc compréhensible, respectable mais elle n’empêche pas de se poser la question de l’évolution de leur métier.