Risques liés aux manutentions et ports de charges

 

Les agriculteurs opérés du dos ou handicapés sont de plus en plus nombreux. Les cas de vieillissement prématuré au travail sont loin d’être rares. Il convient de sensibiliser les exploitants, bien avant leur installation, à ce problème. Et de dire STOP au fatalisme ambiant qui se justifie autour d’une notion, plus que discutable, de « risque du métier ». L’allongement de la vie professionnelle est totalement incompatible avec cette attitude. Et les jeunes futurs salariés ou exploitants ne s’intéresseront pas à ce métier si les conditions de travail ne s’améliorent pas.

I – Emergence du problème (les difficultés rencontrées par l’exploitant)

a - les symptômes

-        douleurs en fin de journée ou suite à un effort

-        lumbagos et/ou torticolis

-        fatigue

-        accidents du travail

-        handicap

b - quelques facteurs d’exposition à des risques de dorsalgies

-        faire le travail le plus physique pour soulager les femmes et les pères usés,

-        accomplir le travail de l’exploitation en plus des auto-constructions et autres travaux de remise en état, liés à l’installation, à un projet... Ces périodes, en théorie transitoires, durent parfois plus longtemps que prévu. Elles sont l’occasion de trouver normal de peiner, de trouver normal que les conditions de travail soient difficiles. Ainsi les jeunes oeuvrent-ils provisoirement dans de mauvaises conditions, s’y habituent, sans développer une compétence dans la recherche de solutions alternatives !

-        juger impossible de prendre un peu de repos que ce soit suite à des douleurs, de la fatigue, une période de repos insuffisante après un accident….

-        avoir des charges de travail d’astreinte trop importante, sans possibilité de se faire remplacer de temps en temps,

-        sous-évaluer la pénibilité liée à la répétitivité : passer une fois par-dessus une barrière ou monter une marche ne pose pas problème, mais quand la barrière est gelée ou s’il faut porter une charge en même temps ou s’il faut simplement le faire 10 fois le matin et autant le soir 365 jours par an…

-        subir une pression temporelle de plus en plus grande, qui ne permet pas de faire des pauses, prendre le temps …

-        endurer un manque de main d’œuvre disponible, compétente et valide pour faire à deux au lieu de forcer tout seul,

-        souffrir des fortes expositions aux vibrations du tracteur : le nombre d’heures passées sur les machines s’accroît régulièrement,

-        sauter du tracteur au lieu de descendre les marches, ça fait plus viril ! Mais ce sont des vibrations de plus pour le dos !

-        monter et descendre incessamment des engins (ouvrir les barrières, activer une commande pendant un réglage…) :  ces attitudes sont néfastes, mais de plus en plus nombreuses,

-        conduire en torsion (pour regarder sur le coté ou l’arrière) est fréquent et les accessoires sont encore trop systématiquement attelés à l’arrière…

-        les interventions occasionnelles sur les équipements (pannes) correspondent à des efforts violents, souvent en situation de stress, alors que le corps est froid et que, l’accessibilité étant le plus souvent mauvaise, la posture associée est très défavorable…

-        les balles de fourrages et de paille sont trop lourdes et trop souvent déplacées, déroulées manuellement…

-        à force de travailler avec des tracteurs et autres aides mécaniques à la manutention, ces engins deviennent la continuité du corps des éleveurs qui s’identifient à la force de ces outils. Aussi par manque de temps, de place, …  leur arrive-t-il de faire manuellement ce qui a été conçu pour être fait par une machine…

-        tolérer une insuffisance d’équipements de contention des animaux et trop d’interventions occasionnelles, dites très ponctuelles, faites dans des conditions précaires de contention,

-        beaucoup d’éleveurs se comportent comme s’ils étaient plus fort que leurs animaux (déplacer un taureau au bout d’une corde…), les femmes chefs d’exploitation adoptent une toute autre attitude (travail plus en douceur, moins rapide qui s’appuie sur une connaissance de la psychologie animale), elles sont moins exposées aux accidents !

-        accomplir une mécanisation insuffisante ou incomplète (exemple des concentrés portés dans les trémies…),

-        déplacer encore beaucoup de seaux, de sacs sur de bonnes distances,

-        mettre en place des projets et systèmes de production dans l’urgence, sans anticipation des conditions de travail induites,

-        acheter du matériel sans anticiper les difficultés d’intervention (attelage, réparation, entretien, chargement…),

-        manquer de temps et de compétence pour analyser ses postures, efforts afin de réfléchir d’autre façon de faire ou de s’organiser,

-        exercer des activités physiques insuffisantes et qui consistent plus à solliciter des muscles mal entraînés, qu’à construire et maintenir une musculature saine.

-        mal connaître son schéma corporel et ne pas identifier les mauvaises postures (en particulier les torsions),

-        ne pas assez écouter les signaux envoyés par le corps (douleurs) et tendre trop fortement « à prendre sur soi » et «  ne pas s’écouter »…

-        se faire une représentation fausse mais tenace des activités piscine ou gymnastique comme justes bonnes pour les femmes et les gens de la ville…

-        avoir tendance à travailler dans l’urgence, à forcer d’abord et réfléchir seulement ensuite aux solutions alternatives possible pour résoudre le problème sans peiner ; Comportement que l’on ne retrouve que rarement chez les femmes chef d’exploitation !

II – Les investigations à mener pour approfondir l’analyse (c’est quel travail qui est en cause ?)

a - analyse du système de production

Il convient d’identifier mieux le travail réalisé, atelier de production par atelier de production sans oublier les tâches qui leur sont transversales.

Il faut dépasser les déroulements théoriques du travail pour s’attacher aux gestes réellement réalisées en termes de postures, d’efforts, de fréquences…

- Mois par mois, quelles tâches sont-elles réalisées, par qui et comment (modes opératoires, outils utilisés, lieu de travail,…) ?

- Quelles sont les pénibilités associées et certaines causes sont-elle d’ores et déjà repérables ?

- Combien de personnes sont nécessaires ? Quelle répartition des rôles et des compétences ?

- Ces tâches sont-elles anticipables, différables et à quelles conditions ?…

L’exploitant ne peut réaliser cet exercice seul, car il a besoin d’une aide pour prendre du recul sur son activité quotidienne. Celle-ci est si difficile à décrire car le corps la connaît mieux que la langue !

L’exercice ne permet que de soulever des hypothèses qui devront être vérifiées par l’observation. En effet, l’objectif de l’exercice est d’identifier les tâches qui mériteraient une analyse approfondie.

b - analyse de l’activité par observation des séquences repérées précédemment

Il convient de procéder à une analyse, par l’observation en situation réelle, des tâches ainsi repérées.

L’observation compréhensive par un tiers devra faciliter la prise de recul de l’exploitant qui devra lui-même en faire l’analyse ensuite. L’observateur ne doit se permettre aucun jugement sur ce qu’il voit, mais doit toujours chercher les bonnes raisons qui sous-tendent la manière de faire observée. Et ce, même si l’exploitant décide d’en changer, à l’issue de l’exercice.

L’observateur doit, lors de la restitution, pointer les déterminants de la situation observée et non proposer des solutions. En effet, les solutions devront intégrer d’autres facteurs extérieurs à l’observation et dont l’observateur ne maîtrise pas les tenants et aboutissants...

Les objectifs de l’exercice sont les suivants :

-        prendre conscience des gestes routiniers réalisés, afin de repérer les efforts et postures néfastes et surtout de cesser de percevoir ces gestes comme immuables,

-        identifier leurs causes, c’est à dire les leviers d’action possibles pour un changement,

-        développer une capacité d’auto-observation, pour une meilleure identification des gênes qu’il rencontre et une recherche en continu d’amélioration de ses conditions de travail,

-        donner à l’exploitant les moyens de prendre les décisions appropriées pour améliorer ses conditions de travail

III – Les pistes d’actions possibles (Que faire ?)

Alors que la tendance est aux solutions techniques, bien souvent onéreuses, nous constatons que des solutions plus durables, moins chères et plus efficaces existent ! Les analyses permettent parfois de pointer des leviers d’action variés et dont la relation n’est pas toujours, du moins en apparence, directe avec le problème posé initialement :

a - Modifier le système de production ou les choix techniques

-                  Faut-il changer la conduite de l’alimentation : arrêter la production de céréales ? Acheter des aliments prêts à être distribués ? Limiter le nombre d’ingrédients dans la ration ? Mettre plus de libre service en place ?

-                  Faut-il regrouper ou étaler des périodes de mise bas et autres pointes de travail ?

-                  Faut-il varier les sortes de fourrages produits pour étaler les périodes de récoltes (moins d’heures quotidiennes de tracteur !) ? Faut-il, à l’inverse, regrouper la récolte pour intéresser un entrepreneur ou valoriser un recours à l’emploi saisonnier ? ….

-                  Faut-il agrandir ou développer et trouver un salarié, un associé ou faut-il réduire l’exploitation pour une personne seule ?

-                  Faut-il diversifier ou se spécialiser ?

-                  Faut-il modifier les modes opératoires habituels (nombre de rangs de palissage, une traite par jour, semi-direct, choix d’un produit phytosanitaire qui limite le nombre de passages, un chargement suffisant pour limiter les broyages de refus, choix d’un traitement antiparasitaire polyvalent qui ne demande qu’une manipulation des animaux….) ?

-                 

b - Réorganiser le travail

-                  Faire livrer (aliment, engrais…) directement sur les différents lieux de consommation.

-                  Choisir un conditionnement plus adapté aux produits achetés (vrac, big ball… et non des sacs)

-                  Anticiper les pannes en faisant des entretiens réguliers, ce qui permet d’anticiper par l’achat des pièces de rechange et d’éviter de travailler dans la précipitation …

-                  Ne pas prendre de retard dans l’entretien des parcelles et clôtures l’hiver, car au printemps, le temps manque toujours !

-                  Prévoir l’organisation de son remplacement physique et économique en cas d’arrêt maladie ou accident,

-                  Introduire méthode et rigueur dans le rangement et l’entretien des outils, produits matériel, surtout s’il y a plusieurs unités de main d’œuvre qui cohabitent !

-                  Avoir en double les équipements nécessaires et organiser le rangement des outils utilisés en cours de déplacement (exemples : malle à outil dans la voiture pour réparer une clôture pendant la surveillance du troupeau, tablier avec les seringues, marqueurs et produits vétérinaires pendant la tournée des soins en période de mise bas…..)

-                  Déterminer s’il est plus facile, selon la main d’œuvre disponible, de gérer du travail d’astreinte ou du travail de saison et selon la réponse, quel est le système de production qui permet d’atteindre l’objectif ?

-                  Introduire de la main d’œuvre supplémentaire (bénévolat, entraide, externalisation de tâches en cuma, entreprise…,stagiaire, apprenti, salarié, associé…)

-                 

c - Trouver des trucs et astuces

-                  Acheter une épuisette de pécheur télescopique pour attraper, sans courir, ni se baisser, les agneaux nouveaux nés…

-                  Créer des étagères pour ne pas stocker des seaux, pierre de sel, outils… trop bas (pour conserver les mains au-dessus de 80 cm du sol) ou trop haut (mains à moins 1m50 du sol),

-                  Surélever les conteneurs de stockage d’aliments…

-                  Créer des sous stocks fonctionnels d’aliments sur les lieux de consommation,

-                  Créer un « youpala » pour tenir, sous les mères, les jeunes veaux malhabiles ou mal adoptés,

-                  S’équiper de seringues à distance pour intervenir sans contention mais en sécurité,

-                  Regrouper les vêlages de plein air à proximité d’une contention pour les vaches,

-                  Acheter et dresser un chien,

-                  Alloter par date de mise bas (échographies, crayons marqueurs des saillies…),

-                  Avoir toujours des ficelles de contention des ovins dans la poche pour immobiliser un animal repéré et limiter ainsi le nombre d’attrapages successifs des même animaux (pour observation, marquage puis intervention),

-                  Réformer les animaux non dociles,

-                  Fabriquer un retourneur de brebis pour la tonte,

-                  …..

d - Modifier l’espace, agencer de manière plus fonctionnelle

-                  Modifier les formes et tailles des parcelles pour mieux les articuler entre elles, aux bâtiments, aux équipements de contention….

-                  Créer des passages d’hommes, des portillons, ouvrir des petites portes, en modifier d’autres …

-                  Mettre des commandes à distance de barrières, portes…

-                  Adopter d’autres entrées de champ que des barrières (clôtures électriques actives, passages canadiens, etc..)

-                  Rapprocher le local des veaux et la laiterie, la salle de traite et l’infirmerie, ….

-                  Rechercher un parcellaire regroupé, une bonne relation entre la taille des parcelles et la taille des lots d’animaux pour limiter les déplacements.

-                  Créer des points d’eau dans un maximum de parcelles.

-                  Etudier l’emplacement des nourrisseurs et râteliers (dehors comme dedans) pour faciliter leur approvisionnement en sécurité et limiter les ouvertures de barrières (accès sur sols stabilisés tant pour les tracteurs, les hommes que les animaux)

-                  Faire des anneaux métalliques pour tenir les seaux (cases agnelage, cases à veaux, boxes de vêlage….),

-                  Préférer les barrières légères, faciles à clipper, mobiles dans les 2 sens.

-                  Anticiper une circulation facile des animaux, seuls ou en lot, entre les espaces et les parcs.

-                  Prévoir de fermer les animaux sur l’aire paillée le temps de les racler, d’approvisionner les libres-services…

-                  Pouvoir entrer avec un tracteur dans toutes les zones occupées par des animaux.

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e - Modifier les outils et technologies

-                  Etudier la taille et la forme des équipements dans les près (nourrisseurs, râteliers, tonnes à eau)

-                  Parmi les critères de choix du matériel, ne pas oublier de regarder les conditions d’intervention pour l’entretien, l’utilisation… Certaines options peu mises en avant par les commerciaux sont très rentables (limiter le transfert des vibrations au corps, facilité à atteler - dételer, à plier - déplier, à réparer, à régler, à approvisionner …)

-                  Choisir du matériel plus large pour limiter les passages (si la taille des parcelles le permet)

-                  Adopter une politique d’investissement : plutôt dans du matériel neuf renouvelé régulièrement, avec nécessité d’une bonne maintenance mais peu d’interventions dues à des pannes. Ou plutôt dans du matériel d’occasion géré dans la durée, mais avec un atelier bien équipé, rangé, fonctionnel et un entretien performant pour anticiper les pannes possibles ?

-                  Installer de caméras de surveillance (vêlages, chaleurs..).

-                  Mécaniser ou automatiser les ports de charges, mais attention à prévoir la solution de rechange en cas de panne….

-                  Mécaniser ou automatiser les ouvertures de portes (lourdes ou accès fréquents)…

-                  Voir les aménagements et organisations qui limiteront les montées et descentes d’engins,

-                  Mettre des vis à grain ou autre système par gravitation limitant les reprises,…

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f - Réintroduire le poste identifié dans la construction d’un projet

-                  Les analyses pointent parfois des problèmes peu faciles à résoudre rapidement mais elles seront très pertinentes lorsqu’un projet de modernisation, agrandissement, mises aux normes... se présentera.

-                  Il arrive que l’analyse conduise à revoir le projet. Il convient parfois de ne pas faire rapidement un aménagement peu cher, lié à un problème immédiat pour construire un projet de plus grande envergure, différé dans le temps, mais dont les effets seront plus durables car englobant des dimensions larges et nombreuses.

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Ces listes n’ont aucunes prétentions d’exhaustivité, elles veulent juste ouvrir et illustrer le champs des solutions possibles !