Comment concilier bâtiment et santé ?

En référence à la définition de l’OMS de 1946, la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité. Pour l’ergonome la santé est moins statique que dynamique, aussi les conditions de travail et d’usage doivent permettre à tous de construire leur santé. L’individu doit pouvoir apporter les régulations physiologiques, psychiques et sociales nécessaires à la bonne réalisation de sa tâche. L’ergonome adapte les systèmes de production, dont leur cadre bâti, en vue d’une meilleure efficacité du point de vue de la productivité et de la santé au travail.

Nous illustrerons l’articulation bâtiment et santé, « qui n’est donc pas que physiologique », à partir d’un exemple simple : la conception d’un Centre de Documentation et d’Information (CDI). La demande d’un maître d’ouvrage se résume ainsi : « un lieu calme et d’échange, offrant un maximum d’éclairage naturel sur toute la profondeur de la pièce, tout en limitant les apports thermiques et pouvant être surveillé par une seule personne ». Pour atteindre les cibles HQE en thermique, éclairage et acoustique, la simple addition des recommandations produites par chacun de ces métiers serait illusoire et impossible car elle engendre des contradictions dans la réalisation technique et dans les effets produits. De l’éclairage naturel oui, trop de surfaces réverbérantes acoustiquement etdes régulations thermiques très coûteuses, non !Des arbitrages s’imposent pour gérer les exigences contradictoires des différentes normeset solutions techniques. Les normes prescrivent des données qui n’ont de sens qu’en fonction de l’activité réellement déployée dans cet espace. La température optimale dépend de l’activité plus ou moins statique ou dynamique de l’occupant et de son habillement. Or souvent dans un même lieu peuvent se côtoyer des salariés assis, avec des salariés qui effectuent un travail très physique, avec des utilisateurs, de passage et donc habillés pour l’extérieur…

Sur la base de ces données générales, les ergonomes, recueillent des informations à partir de l’analyse de situations de travail de différents usagers d’un CDI sur des sites de références. Pour la démonstration, ils choisissent un lycée agricole (avec internat) et un collège (sans internat). Voici les données qu’ils rapportent aux équipes projet :

Le collège

Le lycée agricole

La salle est silencieuse, il n’y a pratiquement jamais de groupes de travail. Le travail de recherche en groupe, se fait au domicile des élèves.

Les horaires d’ouverture correspondent aux horaires de travail de la documentaliste. Elle reçoit les classes de sixième à la rentrée puis intervient peu en soutien pédagogique.

Les enseignants fréquentent peu le CDI.

Le personnel d’entretien se plaint des conditions d’entretien des moquettes (les enfants traversent l’espace vert boueux sans passer par la coursive couverte ; de plus, souvent ils mangent et boivent dans ce lieu)

La salle est en deux parties, les étagères remplies de livres et de petites de tables pour 4 personnes. La documentaliste à une vue d’ensemble depuis son bureau. Elle s’éloigne moins d’une fois par heure de son bureau et demande le silence au moins une fois par heure. Certains élèves plus turbulents sont exclus de cet espace. Certains enseignants envoient des élèves faire une recherche au CDI pendant les cours.

Il y a un ordinateur pour rechercher les références des ouvrages. La documentaliste pense qu’à l’avenir, elle aura des ordinateurs avec des programmes pédagogiques, des encyclopédies et internet.

La salle comprend plusieurs sous espaces :

-    les étagères avec livres, CD room, DVD, jeux de société pédagogiques, vidéo, cassettes… accessibles au enseignants et aux élèves

-    la zone de travail calme

-    la zone de travail pour sous-groupes plus bruyants

-    la zone informatique.

Il semble souhaitable pour l’avenir d’avoir une zone pour visionner les DVD (les prof de français travaillent de plus en plus sur l’image).

Trois documentalistes titulaires se répartissent le travail :

-    cours en salle (soutien scolaire, animation socio-culturelle,…)

-    permanences au CDI avec des horaires d’ouverture adaptés à un internat.

-    Les coopérations avec les enseignants sont nombreuses et les temps de travail commun dans le CDI existent.

Les documentalistes se considèrent comme des pédagogues, le CDI est un lieu d’apprentissage de l’autonomie … C’est un lieu de convivialité en rupture avec la salle de classe.

Ces informations enrichissent le cadre de la conception et mettent à jour différentes logiques d’usage[2] et la Maîtrise d’Oeuvre face aux exigences contradictoires des normes et des données programmatiques. Il est probable, dans notre exemple de CDI, que s’il s’agit d’un projet de type lycée agricole les normes acoustiques prendront le pas sur les conditions d’éclairage naturel. L’aide à l’arbitrage proposé, s’appuyant sur les exigences de l’activité réelle de travail, nous semble indispensable pour ne pas perdre de vue la finalité d’usage du bâtiment. Plutôt que de concevoir un bâtiment HQE qui abrite un CDI, nous vous proposons de concevoir un CDI HQU (Haute Qualité d’Usage). La santé, l’économie d’énergie, la bonne gestion des déchets, sont le produit de la rencontre active entre l’homme et son environnement. Il ne suffit pas de prescrire des installations techniques et spatiales induisant théoriquement des conduites qui seraient sources d’économie d’énergie, car se sont les pratiques réelles des usagers qui produiront la performance finale réelle de ces installations.

 


[2] Christian MARTIN : « Maîtrise d’Ouvrage – Maîtrise d’Œuvre : Construire un vrai dialogue » - La contribution d’un ergonome à la conduite de projet architectural.  Ed. OCTARES 2000